Note d'intention


Il y a 50 ans … MAI 68

« Les événements de Mai 68 occupent une place singulière dans notre mémoire collective en ce qu'ils constituent une rupture historique dans seconde partie du XXème siècle français.  Si Mai 68 a pu apparaître comme un mouvement contestataire parmi d'autres, ce printemps est devenu en France une véritable référence, que l'on ne manque pas de célébrer tous les 10 ans. Régulièrement, certains penseurs, hommes politiques et idéologues autoproclamés veulent en finir avec Mai 68, pensant que « l'héritage», ou « l'esprit » qui l'animait, est néfaste pour la société française.»  Eric Alary.



Il y a 50 ans… COLETTE MAGNY

«Colette Magny, 42 ans en mai 68, était une grande chanteuse et une créatrice qui, au-delà de son amour du jazz et du blues, n’aura eu de cesse de repousser les frontières de son chant. L'artiste ne cherche pas à séduire, elle interpelle. Son disque «MAI 68», a fait charnière dans sa vie, dans sa carrière, comme dans la chanson, comme Mai 68 a fait charnière pour beaucoup...
Qu’évoque aujourd’hui le nom de Colette Magny ? En général : une voix de velours et un seul tube « Melocoton ».  Au pire : rien du tout.
Pourtant elle fut une figure de la contestation politique des années 1960 et 1970, une sorte de Ferré au féminin, mais dont les chansons étaient trop souvent bannies des ondes pour qu’on ait pu les retenir…» Telerama



Il y a 50 ans … FAIZA KADDOUR

« Mes parents se rencontrent au milieu des années 60 par hasard dans un café parisien où Colette Magny a l'habitude de chanter ses compositions. Ma mère n'en garde qu'un vague souvenir :
« C'était une grosse femme, qui jouait affreusement de la guitare et chantait de façon bizarre dans un coin du café ». Pourtant ma mère se pâme devant la chanson « Melocoton » dès qu'elle l'entend à la radio.  Mais elle ne fait pas le lien entre la grosse femme du café et la voix mélodieuse de la comptine a succès.
Mon père lui écoute  attentivement Colette Magny et tous les autres chanteurs français dès qu'il en a l'occasion : émigré algérien, illettré et il a pris l'habitude d'apprendre la langue française en écoutant des chansons.
Après les événements 68, en septembre, ma mère tombe enceinte. Influencée par la vague de contestation ambiante et l'esprit libertaire qui explose elle refuse le mariage et refuse d'abandonner son métier de bistrotière qu'elle aime tant… Mes parents se séparent à ma naissance, s'affrontent aux tribunaux pour ma garde et mon père l'obtient.  Ma mère disparaît de ma vie pendant des années, mon père se remarie avec une femme du bled et élève « la bâtarde »...

Est-ce les événements de Mai 68 qui ont influencé ma mère de démissionner de son rôle maternel ? 
Est-ce l’influence de Mai 68 qui a poussé mon père à choisir un modèle de famille traditionnel ?
Est-ce les révélations de Mai 68 qui ont fait de Colette Magny une éternelle rebelle ?

Je cherche la réponse dans l’aventure de ma rencontre posthume avec Colette Magny parce que j’ai le sentiment que c’est au travers de son œuvre que je vais découvrir la mienne…
Comme un miroir tendu, elle m’invite à rencontrer des émotions, celles que je cherche à fuir depuis 50 ans, parce qu’elles se sont mélangées, ramènent « la bâtarde » et les émotions sur la guerre que se sont livrés mes parents pour moi et à travers moi...


Car toutes les guerres du monde se livrent sur les champs de bataille des créatures innocentes.
Celles qui meurent emportent avec elle l’horreur de leur ressenti et celles qui survivent ne sont que des cris. 
Mes parents se sont détestés avec tellement de passion que j’ai toujours besoin de pousser le même cri qu’à ma naissance.

Grâce à l’œuvre laissée par Colette Magny, qui est porteuse de ce besoin vital de s’exprimer, il me semble pour la première fois de ma vie que je trouve enfin le moyen de pousser ce cri au travers des textes de ses chansons.
Depuis que je l’ai rencontrée,  j’ai envie de mêler mes cendres du passé à la terre fertile, de mêler mes larmes de colère à l’eau du fleuve, de modeler une œuvre qui sera mienne pour contenir les fracas du monde et porter une parole dictée du cœur et non de la haine...


Et aujourd’hui... Mai 68, artiste engagée... c’est quoi ?...

Colette Magny en boucle dans mon casque, me répond au même moment :
« J'en sais rien viens, donne moi la main...»
Je prends cette invitation au pied de la lettre et j'imagine une rencontre inédite aujourd'hui avec
Colette Magny…

J'imagine un récit mêlant ses interviews, des affiches d’époque et surtout ses chansons à partir de son engagement dans la chanson professionnelle en 1962 en passant par les événements qui ont bouleversé le monde de Mai 68 il y a 50 ans jusqu’à sa mort en 1997…
Un récit ou je m’adresse à elle en lui racontant à mon tour ce monde d’aujourd’hui en 2019, pris d’incertitude, de lâchetés, d’individualisme.

Mais un monde que j’aime parce que c’est celui de mon époque.
Une époque riche en connexion, ou chacun peut avoir accès aux informations, ou chacun peut à son niveau agir et décider d’être ou non en interaction avec ce qui se passe au dehors.
Un  monde qui me donne envie tout comme Colette Magny « d’ouvrir ma gueule et beugler » .

Depuis 20 ans, mon terrain d’expression est sur la scène par le théâtre, le conte, l’écriture et depuis 5 ans la musique.
Je témoigne de mon époque en écrivant des textes documentés qui partent de la réalité rencontrée, éprouvées ainsi que des témoignages recueillis.
Pour ce projet sur et autour Colette Magny, je vais utiliser sa technique de collage de textes, en entremêlant des faits d’actualités avec des citations et mes propres mots.

Les écheveaux vont s’entrelacer pour servir un conte moderne qui résonnera aujourd'hui joyeusement et furieusement..

Faïza Kaddour





Mettre en scène la contestation à travers l’univers de Colette Magny

J’ai un parcours artistique atypique entre science et théâtre, nourri de mes nuits étudiantes des festivals d’Uzeste ou d’Avignon, avec Lubat, Higelin, Lavilliers, Ribeiro, Mama Béa… et côté théâtre, Mnouchkine, Brook, Vitez, Shakespeare, Brecht, Camus, Sartre et Genêt…
De fait après des études scientifiques de pharmacie et d’écotoxicologie, ma carrière artistique s’oriente rapidement vers la création contemporaine, puis un travail autour du théâtre scientifique reliant mes deux passions science et théâtre, un théâtre résolument populaire, à défaut d’être « engagé » comme celui des années 50 et 60.

Avec la rencontre de Faïza Kaddour, nos parcours se croisent vers un théâtre documenté, sur des thématiques contemporaines, souvent sociales.
Un théâtre qui part du réel, de témoignages, de récits, et le mêle à une part de fiction dans des théâtres comme dans des lieux atypiques (centres sociaux, prisons, bars, musées, déambulations urbaines ou rurales…).
Nos parcours de vie nous amènent aussi avec des milieux militants, à défendre des causes qui nous interpellent : l’égalité femme-homme, l’immigration, les sans-abris…
De fait à travers nos créations, nous développons une forme de réflexion sur la contestation d’un monde capitaliste et d’un pouvoir toujours en collusion avec une certaine oligarchie.
Et nous nous interrogeons sur une forme de théâtre qui serait « engagé ».
Avec la rencontre de l’univers de Magny qui déclarait "Dans la famille coup de poing, Ferré c'est le père, Ribeiro la fille, Lavilliers le fils. Et moi la mère!", je découvre effectivement qu’elle est la mère de ces artistes qui ont éclairé mes années de jeunesse...

Avec le projet de faire un spectacle de musique, conte et théâtre autour de Colette Magny, je souhaite aujourd’hui avec la parole toujours brulante de cette artiste, interroger la contestation, et notamment au niveau artistique.
La mise en scène fera appel donc à une forme simple, directe, très en prise avec le public, avec l’apport de plasticien évoquant les mouvements sociaux contemporains et ceux de 68.
Le travail de ce spectacle nécessite un temps de mise à plat, de concentration sur un plateau, pour asseoir un vrai travail musical et théâtral avant de pouvoir évoluer vers une forme qui pourra se porter dans la rue ou en extérieur.

De fait notre projet d’un théâtre documenté prolonge l’idée de faire théâtre de « tout ce qu’il y a dans la vie », comme l’envisageait Antoine Vitez ; il s’inscrit même, au-delà, dans l’héritage des fonctions premières de la représentation théâtrale et de toute expérience esthétique : « relier l’individu à la communauté, lever le voile des apparences, modifier le regard sur le monde ».

Jean-François Toulouse



 


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